Prédication de l’Epiphanie, 6 janvier 2019

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Réécouter la prédication du 6 janvier 2019 d’Elisabeth Schenker

 

1) Textes bibliques

Matthieu 2, 1-23

 

1 Juste après que Jésus soit né à Bethléhem de Judée,

aux temps du roi Hérode, voici que des mages venus du Levant arrivèrent à Jérusalem.

2 Ils demandèrent : « où est le roi des Judéens qui vient d’être mis au monde ? En effet nous avons vu son étoile au Levant, et nous sommes venus pour lui rendre hommage »

3 Et le roi Hérode, ayant entendu cela, fut troublé, et tout Jérusalem avec lui. 4 Il assembla tous les grands prêtres et les scribes du peuple, et il s’informa auprès d’eux du lieu où le Christ devait naître.

5 Ceux-là lui répondirent : « à Bethléhem, en Judée ; en effet cela a été écrit par le prophète : 6 « Et toi, Bethléhem, terre de Juda, tu n’es certes pas la moindre entre les principales villes de Juda. Car c’est de toi que sortira un chef qui fera paître Israël, mon peuple. »

7 Alors Hérode fit appeler en secret les mages, et leur demanda depuis combien de temps, avec précision, l’étoile avait commencé à apparaître 8 puis il les envoya à Bethléhem, en leur disant :

« Allez et renseignez-vous avec précision au sujet de ce petit enfant ; quand vous l’aurez trouvé, faites-le-moi savoir afin que moi aussi j’aille lui rendre hommage. »

 

9 Après ces paroles du roi, les mages partirent.

Et voici : l’étoile qu’ils avaient vue au Levant allait devant eux, jusqu’à ce qu’elle arrive au-dessus du lieu où était l’enfant. Là, elle s’arrêta.           

10 En voyant l’étoile, ils furent saisis d’une très grande, joie.

11 Et ils entrèrent dans la maison.

Ils virent le petit enfant avec Marie, sa mère…

Ils tombèrent à genoux, et lui rendirent hommage.

Et ils ouvrirent ensuite leurs trésors,

et lui offrirent des présents : de l’or, de l’encens et de la myrrhe.

 

12 Puis comme il leur fut révélé par un songe de ne pas retourner auprès Hérode,

c’est par un autre chemin qu’ils se retirèrent dans leur pays.           

13 Après qu’ils se soient retirés, voici qu’un ange du Seigneur apparaît à Joseph, en songe, qui disait : « lève-toi, prends le petit enfant, et sa mère, et fuis jusqu’au pays d’Egypte. Tiens-toi là jusqu’à ce que je te dise. Hérode est en effet sur le point de chercher le petit enfant pour le tuer ».

14 Joseph se leva, et de nuit, il prit le petit enfant et sa mère, et il se retira en Egypte. Il se tint là jusqu’à la fin d’Hérode […]

16 Alors Hérode, en constatant que les mages se sont moqués de lui, entra dans une colère extrême, et il envoya tuer tous les enfants de Bethléhem et de ses alentours, ceux qui étaient âgés de moins de deux ans.

[…]

19 Après la mort d’Hérode, voici qu’un ange du Seigneur apparaît à Joseph, en songe, 20 qui disait : « lève-toi, prends le petit enfant et sa mère, et mets toi en route pour la terre d’Israël. En effet, ils sont morts, ceux qui cherchent après la vie du petit enfant »

21 Joseph se leva, et emmena le petit enfant et sa mère, et il se dirigea vers la terre d’Israël.

22 Mais ayant entendu qu’Archélaus régnait en Judée à la place de son père, Hérode, il eut peur d’y aller.

Averti en songe, il se retira dans la région de la Galilée.

23 Une fois arrivé là, il vint habiter dans une ville du nom de Nazareth.

 

2) Prédication d’Elisabeth Schenker

 

Aux temps du roi Hérode, c’était la guerre, et la vie d’un homme ne valait rien. La vie d’une femme encore moins.

La vie d’un enfant moins que rien.

Les temps étaient sombres.

A quelle espérance se raccrocher ?

Devant quelle puissance s’incliner afin qu’elle nous guide ?

A quelle lumière orienter ses pas ?

 

A celle des hommes qui disaient interpréter la parole de Dieu, alors peut-être ?

Et il y en avait beaucoup à cette époque-là.

Le roi Jean Hyrcan est le premier roi judéen depuis que les grecs ont envahi le Moyen Orient. Il a enfin reconquis la Judée, en s’appuyant et sur le pouvoir religieux des sadducéens, qui siègent seuls au conseil des anciens.

Les sadducéens, ce sont ceux qui interprètent la Torah à la lettre, et ne supportent pas les interprétations fumeuses des pharisiens, lesquels tentent plutôt d’adapter cette loi venue du Dieu d’Israël aux situations particulières contemporaines.

Les pharisiens réclament d’ailleurs que le politique soit séparé du religieux. Que le roi ne puisse pas être à la fois roi et grand-prêtre. Soit dit en passant, c’est le grand-prêtre qui gère l’immense trésor du temple.

Nous sommes en 104 avant Jésus-Christ quand Jean Hyrcan meurt, et parmi ses nombreux fils, c’est Aristobule 1er qui va s’emparer du pouvoir en tuant au passage et sa mère, et son frère Aîné. Et en jetant ses 3 autres frères en prison.

A sa mort, sa femme Salomé Alexandra libère les trois frères de son défunt mari, et épouse l’aîné des trois, Alexandre-Jannée, qui devient roi d’Israël et prend le titre de grand-Prêtre, avec le soutien des sadducéens.

Il tue au passage l’un de ses frères…

Mais la révolte des pharisiens gronde de plus belle, et en 96 avant JC une révolte éclate, que le roi réprime en faisant massacrer 6000 d’entre eux.

7 ans plus tard, 800 pharisiens sont crucifiés, au cours d’un banquet, tandis que l’on égorge sous leurs yeux leurs femmes et leurs enfants. 8000 d’entre eux fuient en exil.

 

Aux temps du roi Hérode, la vie d’un homme ne valait rien.

La vie d’un enfant moins que rien. Alors,

Devant quelle puissance s’incliner afin qu’elle nous guide ?

 

Devant celle d’un autre roi, plus sage, peut-être alors, puisque les religieux s’étripent ?

ou bien à un roi plus puissant encore ?

Il arrive ce roi, mais la succession d’Alexandre Janée est compliquée, deux de ses fils se battent, et pour faire court, disons qu’elle sera l’occasion pour les pharisiens de revenir d’exil et d’entrer enfin au conseil des anciens… Ils en profitent pour faire massacrer quelques sadducéens.

Une nouvelle guerre civile éclate, entre les pharisiens qui soutiennent l’aîné -Hyrcan le deuxième- et les sadducéens qui sont soutenus par le fils cadet. Nous sommes en 67 avant la naissance de ce roi que cherchaient les mages.

Et nous arrivons à ce personnage qui apparaît le début de l’évangile de Matthieu, Hérode. Il est le fils de l’ambitieux conseiller du roi Hyrcan, Antipater, qui propose d’en appeler à Rome pour trancher le conflit. Le général. Pompée vient en personne avec ses troupes : il choisit le parti d’Hyrcan, qui est moins belliqueux, et des pharisiens, qui sont plus souples quant à l’interprétation de la parole de leur Dieu, et du coup moins hostiles aux puissances étrangères. La Judée devra payer un tribut à Rome, Hyrcan Il n’est plus roi mais reste grand-prêtre, et… c’est son conseiller Antipater qui est nommé au gouvernement de la Judée.

La carrière militaire et politique de son fils Hérode est lancée : en 47 avant Jésus-Christ, ce dernier devient stratège de Galilée, puis rapidement intendant de Syrie.

Enfin, en – 40, Hérode est nommé roi de toute la Judée par le Sénat romain. Il revient à Jérusalem, mais devra âprement défendre son trône contre les prétentions des descendants légitimes.

Pour gagner en légitimité auprès du peuple, il répudie sa première épouse pour marier la petite fille d’Hyrcan II, la princesse Mariamne l’Hasmonéenne.

 

Nous sommes en 36 avant Jésus Christ.

Peut-être que Joseph est déjà né, Marie aussi, on ne sait.

 

Ce que l’on sait, c’est qu’Hérode règne, grâce à Rome, mais qu’il n’est toujours pas fils de roi. C’est le frère de sa femme Mariamne qui est l’héritier légitime du trône de Jérusalem.

Il s’appelle Aristobule le troisième, il a 17 ans.

Pour l’écarter du pouvoir Hérode le fait d’abord nommer grand-prêtre. Mais le jeune homme devient très populaire, de plus en plus aimé par le peuple, alors Hérode le fait noyer dans une piscine, près de Jéricho. Mariamne se révolte. Pour réclamer justice, avec sa Mère, Alexandra, elles en appellent à Cléopâtre. Grâce à cet appui pharaonique, Hérode est convoqué devant Marc Antoine pour répondre du meurtre. On raconte que les présents qu’il apporte alors à Marc Antoine dépassent les attentes de ce dernier !

Hérode rentre en toute impunité et fait emprisonner sa belle-mère. Dans la foulée il fait tuer son oncle, le mari de sa sœur, Salomé, accusé par elle d’avoir eu en son absence une relation coupable avec la belle Mariamne, dont elle est fort jalouse.

Hérode pardonne à Mariamne. Il est fort amoureux dit-on.

Pourtant quand sa sœur Salomé lui susurre que Mariamne cherche à l’empoisonner, Hérode cède cette fois à la colère, et la fait mettre à mort.

L’historiographe romain du premier siècle, Flavius Josèphe, raconte qu’Hérode en aurait perdu la raison. De ses dix femmes, la princesse Mariamne était selon lui la seule qu’il ait vraiment aimée…

Après cela, les assassinats politiques se succèdent à un rythme effréné. En – 7 avant JC, ce sont les deux fils qu’il a eu de Mariamne qu’Hérode assassine, 3 ans avant sa mort.

Avant de tuer les princes, on raconte qu’il avait fait réunir leurs proches dans l’hippodrome de Jéricho et les avait fait lapider après une parodie de procès[1].

Il nomme pour successeur un autre de ses fils…

Mais qu’il fait aussi exécuter, cinq jours avant de mourir.

 

C’est un autre fils encore qui lui succèdera dont parle l’évangile de Matthieu : Hérode Archelaus, celui qui fait si peur à Joseph…

Nous sommes en 4 avant JC.

Mais au bout de 6 années de règne, la situation en Judée est si catastrophique, qu’une délégation juive se rend à Rome pour en référer à l’empereur Auguste.

Hérode Archelaus restera dans les mémoires comme un tyran cruel et brutal, et il est exilé en Gaule par l’empereur.

C’est à ce moment que la Judée devient officiellement province romaine. Et c’est ce passage au statut de province romaine qui est à l’origine du recensement ordonné par Auguste, en l’an 6 après JC.

 

Ça c’est l’histoire telle qu’elle a été recomposée par les historiens. Mais quand on tente de passer de l’histoire historienne à l’histoire de la naissance de Jésus dans les évangiles, on rencontre un vrai problème, et quant aux dates, et quant au lieu de la naissance du Christ.

Daniel Marguerat, spécialiste bien connu du Nouveau Testament, appelle cette distorsion entre les dates, le « bafouillement chronologique des évangélistes ».

Oui, D’après les historiens, en en effet, Hérode le Grand a bien régné de l’an 37 à l’an 4 avant la naissance de Jésus.

Comment donc alors pour l’évangile de Matthieu, est-il possible qu’Hérode soit encore en vie au moment de cette même naissance ? Sans parler de l’évangile de Luc, qui fait du recensement ordonné par le gouverneur la cause qui aurait poussé Joseph et Marie sur les routes.

Ce même recensement qui n’a eu lieu que 6 ans après la date retenue pour être naissance de Jésus, et au moment duquel Hérode est bien mort.

Depuis …. 10 ans déjà, au moins.

Mais la violence elle, est restée.

 

Et notre question se pose avec toujours la même urgence :

parce que quand l’histoire se répète,

et que la violence règne en maître quel que soit le pouvoir religieux en place, quel que soit le pouvoir politique,

devant quelle puissance s’incliner afin qu’elle nous guide ?

 

Avec l’évangile de Matthieu on voit bien que nous sommes invités d’emblée à quitter l’histoire des historiens.

Car Matthieu à cette question de savoir à quelle lumière orienter nos pas, l’évangile nous met devant une bien étrange réponse :

À la lumière d’une étoile…

 

Et le texte de Matthieu ne nous parle pas de date,

L’évangéliste parle seulement des temps du roi Hérode,

et les temps d’Hérode ne sont pas contenus entre deux dates historiques : en effet, quand Hérode meurt, la violence demeure.

 

Le temps d’Hérode, c’est un temps sans lumière, sans espérance, c’est le temps des ténèbres,

de la violence, et de la folie meurtrière.

Croyez-vous que ce soit un temps vraiment révolu ?

 

Le temps d’Hérode, c’est celui de la guerre,

de la volonté de pouvoir religieux,

de la volonté de pouvoir politique,

de la volonté de conquête, du désir fou de toute-puissance.

Le temps d’Hérode, c’est un temps où la vie ne vaut rien.

Et la vie d’un petit-enfant encore moins que rien.

Le temps d’Hérode, c’est un temps où l’amour n’a aucune place.

 

L’évangile de Matthieu n’a sans doute jamais eu l’intention de nous dire le vrai historique sur la naissance du Christ,

mais bien plutôt celle de nous laisser entrevoir le vrai sur l’inouï de l’évènement de cette naissance,

une naissance qui ouvre un temps tout autre :

le temps de Dieu

Ce passage de l’évangile de Matthieu nous raconte en effet que c’est au cœur-même d’un temps sans espérance qui tienne et sans lumière, le temps dit d’Hérode, où le monde passe d’une situation tragique à une autre, sans qu’il semble y avoir de solutions à vues humaines,

  • que Dieu choisit de se révéler à la face du monde.

Et qu’il choisit de le faire d’une manière bien plus que surprenante : comme petit enfant sans défense, né d’une femme. ..

Dans ces temps de violence où leur vie ne vaut rien, c’est un homme seul qui va les protéger. Un certain Joseph

Un homme dont l’histoire commence au moment où il fait le choix de mettre son orgueil dans sa poche.

Un homme qui voit des anges en songe, des anges qui lui parlent et qu’il écoute. Un homme qui écoute, mais sans pourtant mettre son intelligence en veilleuse.

En effet, quand l’ange vient lui dire de retourner en terre d’Israël, il est dit             que Joseph ne le fait pas, en pensant à la folie du fils d’Hérode. Et finalement, c’est sur la foi d’un autre songe dont on ne sait rien qu’il n’entre pas en Judée, mais se dirige en Galilée.

 

C’est au cœur même de ce temps de violence sans fin,

que l’évangile de Matthieu vient nous dire

  • Que des hommes qui cherchaient dans le ciel des

signes de présence, des signes d’espérance, les hommes de science de leur époque, qui plus est, ont suivi une étoile.

Que venus de loin, ils ont voyagé, longtemps, et que pour finir, ce signe de présence qu’ils cherchaient dans le ciel, c’est sur la terre qu’ils l’ont trouvé, offert au bon vouloir de chacun : « L’étoile que les mages avaient vue en Orient allait devant eux. Là, elle s’arrêta.            En voyant l’étoile, ils furent saisis d’une très, très grande joie. Et ils entrèrent dans la maison. Ils virent le petit enfant avec Marie, sa mère…

Ils tombèrent à genoux, et lui rendirent hommage. »

 

Des mages dont nous parle l’évangile de Matthieu, il est bien moins important de savoir s’ils ont vraiment existé que d’entendre que ce sont des hommes qui n’ont jamais cessé de chercher ce qui faisait lumière dans leur obscurité.

Que cette lumière. ils l’ont reconnue… on ne sait comment,

c’est là le mystère de toute épiphanie, ce moment où Dieu se manifeste à nous et où l’on sait que c’est lui.

 

Ce qui est dit de ces hommes, c’est que dans des temps obscurs ils ont choisi de suivre la trace de cette lumière sans savoir où elle les menait. Et il est bien moins important de savoir si les choses se sont bien passées historiquement comme le raconte Matthieu,

  • que de s’étonner que ces mages, dépositaires de tout le

savoir de leur époque, soient tombés à genoux,

  • Que d’entendre qu’ils ont là ouvert leur trésor,

qu’ils l’ont offert à ce tout-petit,

puis qu’ils sont repartis, par un autre chemin.

 

C’est un temps autre qui s’ouvre : Le temps du Christ

 

Le temps de Celui qui se révèle au plus improbable,

au plus vulnérable et au plus nu.

Le temps de celui aux yeux de qui toute vie humaine a une valeur infinie, si petite et si humble soit elle,

infiniment précieuse et d’autant plus qu’elle est fragile.

 

En se faisant tout petit dans un monde où la vie est bafouée,

où l’amour n’a aucune de place, Dieu a ouvert le temps de l’espérance quoi qu’il arrive. Il donné une orientation à toute vie, une lumière pour guider nos pas que rien n’a le pouvoir d’éteindre.

Il est celui devant lequel nous pouvons lâcher notre orgueil,

notre désir de toute-puissance,

il est celui devant qui nous pouvons ouvrir notre propre trésor, et l’offrir enfin.

L’offrir parce que là, à genoux devant ce Dieu de tendresse qui n’opposera que son amour à la violence des hommes,

nous avons trouvé l’essentiel,

que rien ne peut acheter,

que rien ne peut nous prendre :

 

un sens, à notre vie.                                                                                   

 

Amen

 

 

 

[1] Christian-Georges Schwentzel, « Hérode le Grand », Pygmalion, Paris, 2011, p. 76.