Prédication de Sandrine Landeau du 14 octobre 2018 à Carouge

Mt 5, 21-26 ; Gn 32, 4-14 ; Gn 32,23-33,4.

Predic SL du 14 octobre 2018 à Carouge (version pdf)

 

Comment réglez-vous vos conflits ? Et peut-être surtout vos conflits avec vos plus proches ? Quel rôle y tenez-vous ? Celui qui crie le plus fort et se fait entendre ? Celui qui s’écrase par peur de l’autre ? Prenez-vous la fuite ou bien affrontez-vous la violence ? Cherchez-vous une paix, même de façade, à coup d’excuses ? Que faites-vous de vos relations blessées ? Comment les réparez-vous pour que la vie et l’amour y circulent de nouveau ? Les réponses à ces questions vous appartiennent. Elles dépendent de votre histoire de vie, de vos blessures, de votre caractère, de vos valeurs, des circonstances… Mais ce qui est sûr c’est que ces questions nous concernent toutes et tous, à un moment ou l’autre de nos vies.

La Bible n’est pas un manuel de morale qui nous donne des recettes toutes faites de résolution de conflits, et tant mieux : elle fait appel à notre réflexion là où nous sommes. Mais comme rien de ce qui est humain ne lui est étranger, la Bible nous raconte beaucoup de conflits, évoque beaucoup les blessures que nous nous infligeons les uns aux autres ! En quoi les textes que nous venons d’entendre peuvent-ils nous éclairer dans nos conflits quotidiens ?

Commençons par le texte de l’Evangile de Matthieu, avec ces paroles étonnantes de Jésus : « quand donc tu vas présenter ton offrande à l’autel, si là tu te souviens que ton frère a quelque chose contre toi, laisse là ton offrande, devant l’autel, et va d’abord te réconcilier avec ton frère ; viens alors présenter ton offrande ». Pour celles et ceux qui ont grandi dans le christianisme, qui ont lu et relu, entendu de multiples fis les textes, il est parfois difficile de se rendre compte à quel point Jésus est dérangeant pour ses contemporains. Pour un juif pieux, il y a toujours une bonne raison de faire une offrande à Dieu dans le temple de Jérusalem : expiation, louange, calendrier rituel… Et il est évident qu’accomplir toutes ces offrandes selon les règles est essentiel. Plus encore, pour certains croyants juifs de l’époque, cela passe avant toute autre considération : se mettre en règle avec Dieu en respectant les prescriptions de la Loi mosaïque est la priorité puisque c’est ce qui doit assurer le salut. Jésus vient déranger ce bel ordonnancement. Contre ces croyants qui pensent se trouver en règle avec Dieu quand ils ont respecté la lettre de la loi, Jésus propose des interprétations hyperboliques des commandements qui doivent insécuriser, remettre en chemin. Il veut montrer par là que la question importante n’est pas de se croire arrivé auprès de Dieu, car le Dieu auprès duquel nous sommes alors a toutes les chances d’être celui que nous nous sommes façonné. L’important, c’est de rester sur le chemin sur lequel Dieu nous appelle, sur lequel il vient nous rencontrer. Jésus explique que respecter l’interdit du meurtre, au sens littéral, est relativement facile, mais qu’il ne faut pas s’en contenter. Les mots et les gestes peuvent tuer aussi une partie de l’autre, tuer aussi la relation qu’on a avec lui. Et ça, ça nous concerne toutes et tous : s’il n’y a sans doute pas beaucoup de meurtriers ce matin parmi nous, nous avons toutes et tous eu des disputes, des conflits plus ou moins graves, des blessures reçues et des blessures données. Et quel chemin propose Jésus dans ce cas ? De s’en souvenir au moment où l’on se tourne vers Dieu, de ne pas occulter ce qui s’est passé, de ne pas occulter les souffrances subies et portées. Souviens-toi de cela, nous dit-il, ressens à nouveau cette douleur, cette honte, cette peur que tu essaies d’oublier. C’est cet inconfort qui te met en chemin vers une relation guérie. Mais ce chemin, tu ne le fais pas seul.e : tu le fais en restant en lien avec Dieu, avec ton offrande devant l’autel, ou – dit autrement – avec ton coeur ouvert à Dieu, Dieu qui t’accompagne vers ton frère, ton prochain, qui a quelque chose contre toi. C’est ce coeur ouvert à Dieu qui rend la réconciliation possible, c’est ce coeur ouvert à Dieu qui va te permettre de voir les chemins qu’il a ouverts pour toi dans cette situation qui paraissait bouchée. Cela demandera peut-être du temps, il faudra certainement s’y reprendre à plusieurs fois, mais la promesse est là : Dieu est avec toi sur ce chemin.

L’histoire de Jacob et Esaü, dans la Genèse, illustre ce long processus résumé en quelques mots par Jésus. L’épisode que nous avons entendu tout à l’heure se situe vers la fin du cycle de Jacob, mais permettez-moi de rappeler les principaux « épisodes précédents » : Jacob et Esaü sont frères jumeaux, Esaü est l’aîné, Isaac préfère Esaü, Dieu a annoncé à Rebecca qu’Esaü servirait Jacob. Pour Jacob et Esaü, la question n’est pas de savoir pourquoi les choses sont comme ça que de savoir que faire de cette situation. Jacob, sur qui repose une bénédiction divine, agit pourtant un peu n’importe comment : il écoute la voix de Rebecca plutôt que celle de Dieu, et cherche un signe visible de l’amour de Dieu pour lui. Ce signe, ce pourrait être la place d’aîné, qui lui donnerait un statut respectable et visible. Le voilà donc qui rachète à Esaü son droit d’aînesse contre un plat de lentilles et qui se déguise pour tromper son père Isaac et recevoir à la place d’Esaü la bénédiction paternelle. Esaü prend mal la chose, et on le comprend un peu quand même, et jure de tuer Jacob. Sur le conseil de Rebecca, et avec la bénédiction d’Isaac, Jacob s’enfuit donc chez Laban, frère de Rebecca, bien loin de son frère Esaü. De l’écoute de sa mère, il passe à la soumission aux exigences de son oncle et reste 20 ans à son service : 7 ans pour acheter Léa, 7 ans pour acheter Rachel, 6 ans pour constituer un troupeau. Mais Laban est devenu jaloux de la réussite de Jacob avec le troupeau, et la situation se tend entre les deux hommes. Alors, enfin dirait-on, Jacob écoute la voix de Dieu qui s’adresse à lui : « Retourne au pays de tes pères et de ta famille ; je serai avec toi ». J’aime ces récits de la Genèse qui nous présente des héros si humains, si semblables à nous. Il a fallu environ 40 ans à Jacob pour entendre enfin ce « je serais avec toi » et pour lui faire confiance, lui qui avait reçu la bénédiction dès le ventre de Rebecca…

C’est à ce stade que prend place notre épisode. Jacob s’est mis en route avec femmes, enfants, troupeaux, serviteurs, et il approche du territoire de son frère. Sa confiance vacille : le « je serai avec toi » de Dieu sera-t-il assez solide pour le protéger de cette colère d’Esaü qui l’avait chassé en avant 20 ans plus tôt ? La peur décuple quand Jacob apprend que son frère vient à lui en nombreuse compagnie. Mais cette fois, Rebecca n’est pas là, Laban non plus, et Jacob, se tourne vers Dieu et il lui ouvre son coeur, il prie. Il lui dit sa peur, demande de l’aide « délivre-moi de la main de mon frère ». Mais de qui Jacob est-il prisonnier en fait ? Des conséquences de ses actes, de ce qu’il imagine de son frère, de ses doutes sur sa valeur. Il prie Dieu certes, mais il cherche aussi comment amadouer son frère qu’il imagine toujours dans cette colère gigantesque contre lui, toujours dans le désir de le tuer. Qu’est-ce qui pourrait l’apaiser ou l’intimider assez ? L’étalage de la richesse peut-être ? En faisant passer devant lui femmes, enfants, bétail, serviteur, Jacob espère sans doute qu’Esaü soit en prélèvera tout ou partie comme prix des préjudices subis, soit en sera impressionné. En même temps, et sans doute inconsciemment, Jacob se dépouille de tous ses faux-semblants, de toutes ses protections illusoires, il reste seul à l’arrière, face à lui-même et à ses actes, ses peurs. Lui-même face à l’inconnu qui vient vers lui. « Un homme » nous dit d’abord le texte, avec lequel une lutte sans raison s’engage dans la nuit, de but en blanc. Pour la première fois peut-être, Jacob est seul, sans protection, sans excuse, et il ne fuit pas, il reste et il lutte. Dans ce combat contre l’inconnu, il lutte d’abord contre lui-même, contre ses peurs. Nos conflits avec les autres ne font souvent (pas toujours) qu’extérioriser un conflit en nous-mêmes, et doivent se régler d’abord avec nous-mêmes, avec Dieu comme tiers, Dieu qui est prêt à endosser le rôle de l’adversaire s’il le faut, mais un adversaire dont Jacob se rend compte à la fin qu’il est bienveillant, puisqu’il lui demande sa bénédiction. Cette bénédiction qu’il avait déjà reçue dans le ventre de sa mère, cette bénédiction dont il ne sentait pas la réalité, qu’il avait eu besoin de consolider par des signes extérieurs, cette bénédiction qui pourtant l’avait toujours accompagné, voilà qu’il demande enfin à la bonne personne de la lui réaffirmer : à Dieu lui-même. La bénédiction que Dieu accorde alors à Jacob prend la forme d’un changement de nom « On ne t’appellera plus Jacob, mais Israël, car tu as lutté avec Dieu et avec les hommes et tu l’as emporté. ». Le changement de nom marque ici une nouvelle identité, ou plutôt l’accession à sa véritable identité : Jacob n’est plus seulement « celui que Dieu protège », mais « le lutteur de Dieu ». Une identité n’efface pas l’autre, et la suite du récit continue d’ailleurs à nommer Jacob de ce nom. Mais l’identité de Jacob est complétée, achevée : il est protégé, certes mais il a aussi, parce qu’il se sent assuré de cette protection, la capacité de lutter, la capacité de prendre sa place et de s’y tenir, d’être un vrai vis-à-vis et non une anguille qui file entre les doigts, ou une feuille ballottée par le vent dominant.

C’est après ce dépouillement, cette lutte, dans cette relation reconstruite d’abord avec Dieu et avec lui-même, que Jacob-Israël peut rencontrer réellement son frère, et cette fois sans se cacher. Voyant Esaü arriver avec sa suite nombreuse, Jacob passe devant femmes et enfants, et s’avance seul, solide, ancré dans cette nouvelle assurance d’être aimé et bénit tel qu’il est. Et s’il se prosterne devant Esaü, ce n’est plus tant pour adoucir son frère que pour marquer son respect à un frère qui n’est plus une figure fantasmagorique mais un homme bien réel, qui lui aussi a fait du chemin en 20 ans. Et de fait, tel un happy end hollywoodien, Esaü se jette au cou de son frère, sans rien demander. Chacun a fait son chemin, chacun a changé, et c’est entre égaux assurés de leur place devant les hommes et devant Dieu qu’ils peuvent se parler, entrer dans une relation qui laisse place à chacun. Jacob et Esaü pourront cohabiter sur des territoires voisins dans de bonnes relations, et enterrer leur père ensemble.

Il a fallu à Jacob 20 ans pour accomplir le processus que Jésus dessine en quelques mots. Il nous en faut parfois plus, parfois moins. Mais la bonne nouvelle et la promesse, c’est que oui, nos relations abîmées dans les conflits seront restaurées, si nous acceptons la présence de Dieu à nos côtés pour cela. Il nous le promet comme il l’a promis à Jacob : « Je serai avec toi ».

Amen