Les promesses non tenues…

Predic-ES du 2018-09-30 (en pdf)

1) Texte biblique : Matthieu 26 (dans une traduction d’Elisabeth Schenker)

 

20 Or le soir étant venu, Jésus était étendu à table avec les douze, 21 et pendant qu’ils mangeaient, il dit : « en vérité je le vous dis : l’un d’entre vous me livrera. »

 

22 Et en s’attristant profondément, ils commencèrent à lui dire chacun leur tour :

« ce n’est pas moi, n’est-ce pas, Maître? »

 

23 Mais lui leur dit :

« celui qui plonge avec moi la main dans le plat, celui-là me livrera…

24 D’une part le Fils de l’homme s’en va comme il est écrit à son sujet.

D’autre part malheureux cet homme-là par qui le Fils de l’homme est livré!

Il aurait été bien pour cet homme-là de ne pas avoir été engendré ».

 

25 Celui qui allait le livrer lui dit : « ce n’est pas moi n’est-ce pas, Rabbi? »

 

Jésus lui dit : « c’est toi qui le dit »

 

26 Et pendant qu’ils mangeaient, Jésus ayant pris du pain et ayant prononcé la bénédiction,

il le rompit, et en le donnant aux disciples il dit :

« Prenez, mangez, ceci est mon corps ».

27 Puis ayant pris une coupe et ayant rendu grâce, il la leur donna en disant : « buvez-en tous ». 28 « ceci en effet est mon sang de l’alliance, qui est répandu pour une multitude, pour la libération des péchés ». 29 « Et je vous dis : jamais plus je ne boirai désormais de ce fruit de la vigne jusqu’à ce jour-là où je le boirai avec vous, nouveau, dans le royaume de mon Père. »

30 Après avoir chanté des psaumes, ils allèrent vers la montagne des oliviers.

 

31 Alors Jésus leur dit : « cette nuit-même, vous tomberez à terre, à cause de moi ; En effet, il a été écrit : « Je frapperai le berger, les brebis du troupeau seront dispersées ». 32 Mais après avoir été ressuscité, je vous pousserai en avant, en Galilée. »


33 Pierre lui répondit : « si tous tombaient à terre à cause de toi, moi, jamais je ne tomberai »
34 Jésus lui dit : « en vérité, je te le dis … en cette nuit même, avant qu’un coq ne chante,

tu me renieras trois fois.»
35 Pierre lui répondit : « même s’il fallait que moi je meure avec toi, il est sûr et certain que toi,

je ne te renierais pas ! »

 

Et tous les disciples répondirent la même chose.

 

56 Les disciples l’abandonnèrent tous et prirent la fuite.

 

57 Ceux qui avaient arrêté Jésus l’emmenèrent chez le grand prêtre Caïphe ; les prêtres et les anciens furent rassemblés. 58 Pierre le suivait de loin, jusqu’à la cour du grand prêtre ; il entra et s’assit avec les subordonnés, pour voir la fin.
59 Les grands prêtres et tout le sanhédrin cherchaient un faux témoignage contre Jésus, pour pouvoir le mettre à mort. 60 mais ils n’en trouvèrent pas parmi les nombreux faux témoins qui s’étaient présentés.

Enfin il en vint deux 61 qui dirent « Il a déclaré : « je peux détruire le sanctuaire de Dieu et en trois jours, le reconstruire ». »
62 Le grand prêtre se leva et lui dit : « Tu ne réponds rien ? Que dis–tu des témoignages que ces gens portent contre toi ? »


63 Jésus gardait le silence.

Le grand prêtre lui dit : « Je t’adjure par le Dieu vivant de nous dire si c’est toi qui es le Christ, le Fils de Dieu. »
64 Jésus lui répondit : « C’est toi qui le dit. Seulement je vous le dis, désormais vous verrez le Fils de l’homme assis aux droites de la Puissance et venant sur les nuées du ciel. »
65 Alors le grand prêtre déchira ses vêtements en disant : « Il a blasphémé !  Qu’avons–nous encore besoin de témoins ? Voilà, maintenant vous venez d’entendre son blasphème. Qu’en pensez–vous ? »
66 Ils répondirent : « Il mérite la mort ! »
67 Ils lui crachèrent au visage et lui donnèrent des coups ; d’autres le giflèrent, en disant : 68 « Alors, fais le prophète pour nous, Christ ! Qui est celui qui te frappe ? »
69 Pierre, lui, était assis dehors, dans la cour.

Une servante s’approcha de lui et dit : « Toi aussi tu étais avec Jésus le Galiléen ! »


70 Mais il le nia devant tous, et répondit : « Je ne sais pas de quoi tu parles. »
71 Il comme il se dirigeait vers la sortie, une autre servante le vit, et dit à ceux qui se trouvaient là : « Il était avec Jésus le Nazoréen ! »
72 Et de nouveau, il le nia encore en prêtant serment : « Je ne connais pas l’homme ! »


73 Ceux qui se trouvaient là s’approchèrent et dirent à Pierre : « mais si ! toi aussi tu es des leurs, ton accent le montre bien ! »
74 Pierre alors se mit à le jurer sur sa vie : « Je ne connais pas l’homme ! »

 

Et aussitôt un coq chanta.
75 Et Pierre se rappela des mots que Jésus lui avait répondu : « Avant qu’un coq ne chante, tu me reniera trois fois »

 

Il sortit, et une fois dehors, il pleura amèrement.

 


2) Prédication d’Elisabeth Schenker

 

C’est le dernier repas de Jésus.

Tous lui font des promesses, et lui n’en croit aucune.

Il a bien raison d’ailleurs, il sait. Il sait, mais il s’en fout.

 

Il sait que l’un l’a vendu, que l’autre ne pourra pas tenir parole, que tous prendront la fuite et le laisseront seul.

Il sait, mais peu lui importe ! Et il le leur dit, qu’il sait :

qu’il sait mieux que personne,

qu’il sait qu’en ce qui concerne l’émergence de notre humanité, il n’y a pas de génération spontanée…

Que rien ne naît de soi-même, et surtout pas l’amour,

Que nous avons besoin d’être aimés et de le savoir pour pouvoir nous aimer, tels que nous sommes et pas tels que nous rêvons.

 

Et il les aime ces hommes, qui ont attaché leurs pas aux siens,

il les aime comme ils sont,

de la même manière qu’il nous aime, nous,

tels que nous sommes, et bien au-delà de ce que nous faisons.

 

Cet amour, ce n’est pas avec des mots qu’il le dit ici.

Les mots, il les a déjà tous prononcés.

Voilà bientôt 2000 qu’on les répète, et pourtant peu, bien peu ont entendu.

Alors cet amour inconditionnel, il le met en acte.

Il prend du pain, prononce la bénédiction, il le rompt et le leur donne. Et il leur dit : prenez, et mangez, ceci est mon corps…

La croix est là toute proche, nous sommes encore bien loin de la résurrection.

 

Nos croix protestantes se dressent comme un trait d’union entre le ciel et la terre, sans corps. Sans trace de sang.

Le Christ est ressuscité me direz-vous à juste titre,

Et le tombeau est vide, il n’y est plus,

il est vivant. Oui.

Reste que le corps de ce roi couvert de blessures, couronné d’épines et cloué sur une croix nous fait détourner le regard.

Comme les disciples, l’horreur nous donne envie de fuir.

Et bien peu savent quoi faire devant l’horreur.

Jean-Sébastien Bach est l’un des rares qui a su faire de la beauté avec cet horreur-là, nous disait ici-même Marcelo Giannini, au mois de mars de cette année, juste avant la semaine sainte, en nous parlant de sa passion selon St Matthieu.

Le génie de Bach y est pour beaucoup, mais sa foi aussi :

pour lui, la musique a été établie par Dieu lui-même, comme étant la manière la plus appropriée pour lui rendre un culte, pour prier, pour être en lien.

 

A la musique, Bach a fait rajouter des prières chantées.

Car face à l’horreur, hier comme aujourd’hui,

il n’y a guère que la prière qui puisse nous sauver

– nous sauver du fracas de la violence,

– Nous sauver du silence nu de la mort, qui risque de nous engloutir.

– Nous sauver de nous-mêmes

Nous sauver mais pas parce que notre prière sera entendue

et que notre demande sera exaucée, que notre volonté sera faite,

mais parce qu’il n’y a que la prière qui nous permet de faire face à l’horreur,

et de rester face à elle des êtres de parole, des êtres en relation,

des êtres qui refusent de renoncer à leur humanité.

 

Face à Caïphe, Jésus se tait.

 

Face à la mort, Jésus prie.

A Gethsémani. Seul.

C’est sans doute entre ce moment de partage du dernier repas, et la solitude du jardin de Gethsemani que Judas va s’en aller, en catimini.

 

Cloué au bois de la croix, Jésus prie encore. Seul.

C’est entre la comparution de Jésus au palais de Caïphe et le moment de cette mort en croix que Pierre se dérobe. Il va en pleurer.

 

Jésus les avait avertis, l’un comme l’autre : il est des promesses qu’il est impossible aux hommes de tenir.

Qu’on les fasse de tout notre cœur, comme Pierre, ou en sachant bien qu’on ne les tiendra pas, comme Judas, il est des promesses dont la réalisation nous échappe.

Il y a quelque chose de terrible dans ce que Jésus dit là,

et ce n’est pas la vérité de la chose : cette expérience des promesses que nous avons faites, de mauvaise ou au contraire d’entière bonne foi, nous l’avons sans doute ici tous faite.

 

Ce qu’il y a de terrible, c’est de vivre avec, après…

Car si nous ne croyons plus aux promesses que nous pouvons nous faire,

à nous-même, les uns aux autres,

à quoi, à qui pouvons-nous alors nous fier ?

Si ce que nous pensons être, ce que nous pensons pouvoir assumer ne tient pas, qu’est-ce qui nous reste ?

 

C’est là que se trouve la différence essentielle entre Judas et Pierre : dans l’après, dans ce qui reste. Dans ce qui tient.

Dans la confiance.

 

Parce que la différence entre Judas et Pierre n’est pas dans la nature de leur promesse, dans leur mauvaise ou leur bonne foi, leur mensonge ou leur vérité, ni dans gravité des conséquences de leurs promesses non tenues.

La différence entre Pierre et Judas tient dans ce qu’ils en ont fait, après.

 

Après, Judas ne va pas pouvoir assumer ses actes, il va rendre l’argent,

et pris de remord, il va se condamner lui-même, sans appel.

Il ne songera même pas à demander pardon à qui que ce soit.

Il va rester Inexcusable à ses yeux, il est son propre juge, et son propre bourreau.

Il n’y a pas d’altérité pour Judas, pas de pardon, pas de salut, aucun autre horizon que lui-même. Aucune confiance en cet ami qui à l’avance pourtant savait son geste, qui savait le mensonge de sa promesse,

et qui lui avait dit qu’il le savait.

Après, Judas ne se souvient même pas que cet ami a pourtant bel et bien partagé ce dernier repas avec lui et pour lui aussi.En connaissance de cause !

Ce repas de la promesse par excellence

« quand je serai ressuscité, je vous pousserai en avant,

en Galilée »

 

Et pourtant, s’il n’en reste qu’une en laquelle pouvoir se fier,

hier comme aujourd’hui c’est bien celle-là !

 

Après avoir failli à cette promesse qu’il était si sûr de pouvoir tenir, Pierre lui, se souvient… Il se souvient que son ami savait, et qu’il le lui avait dit.

Du repas partagé, peut-être, aussi.

Et Pierre pleure.

 

Entre le procès de son ami et sa mise en croix, c’est l’idéal que Pierre avait de lui-même tombe à terre et meurt.

 

Pierre, qui se croyait un homme de parole, un homme qui promet et qui tient ses promesses, le voilà homme qui pleure.

Qui pleure sur l’image qu’il avait de lui-même.

Mais ce qu’il a perdu toute honte bue, Pierre le retrouve en humanité,

en altérité.

En indulgence aussi je l’espère, il n’y a guère d’apôtre que l’on imagine plus intransigeant que Pierre.

Ce qu’il a perdu en suffisance, Pierre le gagne en connaissance de lui-même, connaissance de ses limites, et en confiance, surtout.

Confiance dans cet ami qui le connaissait mieux que lui-même, qui savait ses failles, qui savait les limites de sa promesse, mais qui a partagé quand même,

avec lui et pour lui aussi, ce dernier repas.

 

Aucun disciple n’a échappé à cette illusion de se croire les maîtres de leurs promesses. Et tous ont fui.

 

Et oui, c’est avec chacun d’eux, pour chacun d’eux, en toute connaissance de leurs limites que Jésus a partagé ce dernier repas. Amour sans mots.

Amour en gestes.

 

Le chemin qu’ouvre pour nous Jésus sur la croix est celui

de la confiance en un autre que nous-même

« et lorsque je serai ressuscité, je vous pousserai en avant »

 

Et si c’était de notre immobilisme que nous avons besoin d’être sauvés, en tout premier ?

Si ce dont nous avions besoin, en tout premier,

c’était d’être sauvés de tout idéal grandiose :

l’idéal de qui nous voudrions être pour nous penser enfin dignes d’êtres aimés, puisque tels que nous sommes,

nous nous aimons si peu ?

 

La croix nous renvoie à quelque chose qui lui appartient en propre,

et qui est indépendant de la résurrection, quelque chose et qu’il important de ne pas fuir, malgré l’horreur, malgré le sang.

 

Car la croix nous renvoie à quelque chose de bien plus difficile à croire que la résurrection en elle-même, d’ailleurs, pour une raison toute simple :

C’est que l’étape la plus difficile à franchir, en amour,

c’est d’y croire.

 

L’amour de Dieu pour lui, Judas est mort de ne pas y avoir cru.

Sans doute plus humble qu’avant, expérience faite de ses limites bien humaines, Pierre en a vécu.

 

Amen