On aimerait tant que le jour de Noël au moins, tout soit parfait !

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On aimerait tant que le jour de Noël au moins, tout soit parfait ! J’en vois parmi vous qui ont vécu suffisamment de Noëls pour avoir fait déjà un bout de chemin, et renoncé à cette idée de perfection des jours de fête, et qui souhaitent plus humblement un Noël doux et serein. Amen, qu’il en soit ainsi !

Cet idéal d’un Noël parfait, gage de paix et d’amour, dans une famille parfaite, nous la devons pour beaucoup à l’image de la crèche, intemporelle, qui rassemble paisiblement une femme aux yeux pleins d’étoiles, un bébé tout tendre promis à un avenir glorieux, et un homme veillant sur eux avec toute la bonté du monde. Cet imaginaire collectif quant à lui doit beaucoup plus à l’évangile de Luc qu’à celui de Matthieu dont vous venez d’entendre le tout début. Mais même là, dans les lignes qui suivent les deux passages que vous venez d’entendre, des mages, des sages eux-mêmes vont apparaître dans le décor, et tomber à genoux dans la maison où est né l’enfant Dieu.

Oui, maison, vous avez bien entendu, premier accroc au décor : pas de crèche chez Matthieu, pas de bergers, pas d’ange qui rend visite à Marie… L’ange ici ne porte pas nom, et ce n’est pas à Marie qu’il rend visite ; C’est Joseph qu’il vient visiter, en songe. et … oui, ici Jésus est bien né dans bien dans la chambre d’une maison. Celle de la famille de Joseph.

La famille, nous y revoilà. L’incontournable de Noël. Soit parce qu’on en a une, soit parce qu’on en n’a pas. Année après année, Noël est un temps délicat qui peut être plus que tout autre rythme notre temps : les Noëls de l’enfance que l’on quitte, les Noëls dans la famille que l’on construit parfois, les enfants qui grandissent et qui partent, les parents qui à leur tour, nous quittent… Des conjoints, des amis qui meurent celles et ceux qui font leur vie.

La nouvelle copine de l’oncle Antoine, l’absence de la tante Isabelle, la présence de la cousine Pétronille qui mène une vie dont il est préférable de ne pas parler du tout.

Noël chez papa, Le jour de l’an chez maman.

On peut décliner Noël de toutes les façons, la perfection des jours de Noël toujours nous échappe d’une manière ou d’une autre, et semble appartenir soit à un passé révolu, soit à un rêve d’à venir.

Hé bien tant mieux ! Parce que la fête de Noël, si les protestants la célèbrent aujourd’hui malgré tout le mal qu’en pensait Jean Calvin, ce n’est pas pour célébrer la famille en tant qu’idéal de vie, mais pour célébrer la liberté spirituelle inouïe qui nous est donnée en cadeau par la venue au monde de Jésus-Christ. Une liberté spirituelle qui est garantie par la tendresse infinie que suscite un nouveau-né ardemment désiré. Liberté fragile, mais liberté vraie. Il n’y a qu’en Jésus-Christ que nous pouvons vraiment dire que Dieu est amour (Bernard Rordorf, entretiens).

Dans ce récit du commencement de Jésus-Christ, fils de David, fils d’Abraham, remarquez bien que rien n’est parfait, au contraire même, y’a tout qui cloche :

Le titre est contredit quelques lignes plus loin par le contenu : ce n’est pas Jésus qui est fils de David, sinon par l’adoption de Joseph, mais c’est Joseph qui est ici fils de David, et le récit qui suit la généalogie insiste bien sur le fait que ce n’est pas Joseph le père de Jésus nouveau-né, mais que Marie est enceinte « du fait de l’Esprit saint »

Le récit d’hier soir, celui de Luc, annonçait déjà d’une autre manière, que la venue au monde de Jésus allait bousculer les lois, les règles de bienséance, et celle de la morale. Et Dieu sait si les hommes et les femmes préfèrent parfois les règles à la vie, les croyances, à la vie et à la foi…. de tous temps.

Pourtant, la croyance n’est pas la foi, et c’est bien la foi que visent les textes de la Bible, les évangiles en particulier :

Croire que Marie était vierge ou non, ce n’est pas la foi, c’est une croyance. Croire que Jésus était descendant du roi David ou non, ce n’est pas la foi, c’est une croyance. Croire que Jésus a véritablement été conçu par l’Esprit saint, le souffle saint, le souffle de Dieu et non par un homme n’est pas encore la foi, mais une croyance.

La foi, c’est ce qui a fait jaillir le oui de Marie, le oui de Joseph. C’est ce qui nous inscrit dans une confiance qu’aucune croyance ne peut plus venir ébranler, quoiqu’il arrive, quoi qu’il se passe dans notre vie. La foi, c’est la confiance que nous ne sommes pas seuls, et que nous sommes portés par un amour qui nous dépasse et qui a pris corps, afin que nous puissions en vivre jusqu’au plus profond du nôtre.

L’expérience commune montre bien que l’on peut croire des tas de choses, sans jamais avoir la foi, c’est à dire sans jamais vivre de cette certitude profonde que nous sommes aimés, absolument, tels que nous sommes. C’est que la confiance est fragile, alors que la croyance a la peau dure…

Preuve en est de constater à quel point « les irrégularités » des récits de l’Evangile ont fait très tôt l’objet de tentatives de correction, corrections qui ont eu bien plus de succès souvent que les textes de l’évangile eux-mêmes ! Et nombreux sont d’ailleurs les textes postérieurs aux évangiles qui ont été écrits dans le but de sauver la cohérence entre les prophéties diverses de l’annonce d’un sauveur et la naissance de Jésus-Christ, ou dans celui de sauver la virginité de Marie et la filiation directe entre Jésus et David, par sa mère, comme cet apocryphe chrétien du IIème siècle (l’ascension d’Esaïe) qui fait de Marie une descendante de David, de sorte que Joseph et elle étaient cousins.

Le proto-évangile de Jacques, moins connu, qui date du IVème siècle vient raconter en copte et en arabe l’histoire de Joseph le charpentier, et le présente comme un érudit, prêtre au temple de surcroît mais veuf d’une première épouse dont il aurait eu 4 fils et 2 filles, pour expliquer les frères et les soeurs de Jésus dont nous parlent les évangiles. C’est de ce même apocryphe que l’on tient la figure de Marie comme celle d’une très jeune fille, et celle de Joseph comme d’un vieillard, de la même manière que l’on tient le rite de la croix que l’on faisait jadis sur le pain avant de le couper des actes apocryphes de Thomas.

Ces textes, qui n’ont pas été reconnus comme des textes inspirés par l’Eglise, à juste titre, ont tous en commun qu’ils viennent combler les espaces laissés vides par les évangiles, gommer les différences, les incohérences, les aspérités et les irrégularités.

Mais voilà : l’enfant dont nous fêtons la naissance ce matin est têtu, lui aussi, et c’est justement pour se glisser dans les espaces que nous voudrons bien laisser vides, dans la différence, les incohérences, les aspérités et les irrégularités qu’il est venu. Loin de tout moralisme et de tout légalisme. Tout l’enseignement de Jésus d’ailleurs ira dans ce sens.

Mais tout ça est tellement dur à avaler d’un coup, comme on peut imaginer que cela l’a été pour Joseph, que Luc a essayé, avant même les apocryphes, de lisser les bords cette généalogie : on retrouve cette liste d’ascendants chez Luc, mais seulement après que Jésus soit devenu adulte et seulement après son baptême. Mais surtout, on remarque que la généalogie a changé : Joseph s’y retrouve le fils d’un autre homme, un certain Héli, tout simplement parce que le roi Salomon en a disparu. Trop controversé ce roi dans les Ecritures. En ont disparu également 4 femmes, qui ont droit de cité chez ici Matthieu. Mais 4 femmes qui feraient scandale dans n’importe quel arbre généalogique, jugez-en par vous-mêmes :

On entend en effet dans la généalogie telle que la rapporte l’évangile de Matthieu que

Judas engendra Phares et Zérah, de Tamar ;

Salmon engendra Booz, de Rahab.

Et Booz, de Ruth engendra Yobed ;

Le roi David engendra Salomon, de la femme d’Urie.

Joseph y est « l’époux de Marie, de laquelle est engendré Jésus, celui que l’on appelle le Christ »

Avant Marie, on rencontre donc dans la famille de Joseph :

la femme d’Urie, tombée amoureuse d’un autre que son mari, que David a d’ailleurs envoyé à la guerre se faire tuer.

Ruth, la femme étrangère,

Rahab, la prostituée,

et Tamar, qui a séduit son beau-père pour avoir des enfants.

Vous le voyez, une généalogie qui est bien loin d’être parfaite….

Luc a bien essayé de rendre tout cela plus présentable, mais il n’est pas arrivé à épargner à Joseph, tout fils de David qu’il soit, de se retrouver avec une fiancée enceinte de quelqu’un d’autre que lui.

Rendons justice aux évangélistes : ils n’ont pas cherché à faire de la naissance de Jésus un conte de fée. C’est dans la réalité d’une vie pleine d’aléas, de complexité et de contrariétés que s’inscrit la naissance du sauveur de l’humanité.

Hier soir je citais un de mes collègues retraités et grand théologien, qui disait à juste titre que notre imaginaire est certes impliqué dans notre vie de foi, mais que ce n’est pas seulement avec notre imaginaire qu’il s’agit d’entretenir une relation avec Dieu, que c’est avec tout notre être, toute notre intelligence, toute notre volonté, toute notre cœur, et notre corps aussi.

Cette introduction de Matthieu n’a pas pour but de nous dire factuellement comment la naissance de Jésus s’est déroulée, mais bien plutôt de nous faire passer l’étape première dans notre relation à Dieu et donc dans notre vie de foi : faire une place à Jésus Christ, non seulement dans notre imaginaire, mais dans notre vraie vie de tous les jours Pas seulement dans notre esprit, mais dans notre corps, aussi. Matthieu fait d’ailleurs allusion au corps, en prenant la peine de préciser que Joseph n’a pas eu de relation avec Marie jusqu’à la naissance de l’enfant.

Alors qu’hier soir, par l’évangile de Luc nous avons été invités avec la figure de Marie à concevoir Dieu, à le laisser naître en nous pour un jour, à le porter en nous pour qu’il soit notre force, et un jour peut-être, pouvoir le donner au monde, ce matin, avec Joseph, nous voilà invités à recevoir un Dieu qui est déjà là, arrivé d’une manière pour le moins inattendue …. et qui dérange. nous voilà invités en ce matin de Noël à recevoir un Dieu fragile, à l’accueillir alors même qu’il dérange tous nos projets, qu’il nous met devant des choix difficiles, à l’accueillir alors qu’il vient d’ailleurs, qu’il vient d’un autre, et à le protéger de la fureur du monde, d’Hérode déjà en ce qui concerne Joseph… de notre fureur à nous, en ce qui nous concerne, quand nos questions face au mal ne trouvent aucune réponse et que notre misère reste sans fond. Nous voilà invités en ce matin de Noël à adopter un Dieu enfant, un Dieu sans défense devant nous et devant le monde, à le protéger et à l’aider à grandir.

Si l’évangile de Matthieu n’est pas le plus ancien, c’est pourtant celui qui a été placé en premier de tous les textes canoniques. Et les incohérences et les irrégularités du début de l’évangile de Matthieu, ne sont certes pas dues au hasard.

En ce matin de Noël, la naissance de Jésus-Christ vient à nous au fil d’un récit où tout est dérangeant et dérangé Rien n’est comme cela avait été annoncé. Rien ne se passe comme c’était attendu, mais tout est fait pour nous sauver, en nous ouvrant la porte de la liberté de conscience, de la liberté d’être et de l’entière liberté d’aimer.

Amen

Elisabeth Schenker