Un pardon est sans conditions

Predic ES du 2015 08 02 (en pdf) 

1) Texte biblique : Luc 11, 1-13

1 Alors que Lui était dans un lieu en train de prier, au moment où il s’arrêta un de ses disciples lui dit : « Seigneur, apprends- nous à prier comme Jean aussi a appris à ses disciples»

2 Il leur répondit: « quand vous priez, dites : Père. Fais que ta présence soit placée au-dessus de tout, fais venir ton règne

3 Donne-nous pour chaque jour le pain de notre existence,

4 Décharge-nous de nos fautes, et nous aussi en effet nous déchargeons chacun de ce qu’il nous doit. Et ne nous fais pas entrer dans l’épreuve.

5 Il leur dit encore : « imaginez que vous ayez un ami chez qui vous rendez au beau milieu de la nuit, pour lui dire :

6 mon ami, prête-moi trois pains, car un ami de passage vient d’arriver chez moi, et je n’ai rien à lui offrir,

7 et que cet ami vous réponde depuis l’intérieur: ne me cause pas de tracas : la porte est déjà fermée, mes enfants et moi sommes tous au lit, je ne peux pas me lever pour te donner des pains ».

8 Je vous le dit, même s’il ne se lève pas parce qu’il est son ami, il se lèvera parce que son ami insiste sans se gêner, et il lui donnera tout ce dont il a besoin.

9 Et moi je vous le dis : « demandez et il vous sera donné, cherchez et vous trouverez.

10 En effet quiconque demande reçoit, qui cherche trouve, et à qui frappe il sera ouvert.

11 Quel père ou quelle mère parmi vous donnerait à son enfant un serpent alors qu’il lui a demandé un poisson ?

12 Ou qui lui donnerait un scorpion s’il lui demande un œuf ?

13 Si vous, quand bien même vous seriez mauvais, vous savez donner des choses bonnes à vos enfants, alors encore bien plus le Père qui vient du ciel, donnera-t-il l’Esprit Saint à qui le demande.

 

2) Prédication d’Elisabeth Schenker

« Décharge-nous de nos fautes, et nous aussi en effet nous déchargeons chacun de ce qu’il nous doit…»

C’est de cette phrase de l’évangile de Luc que nous tenons cette demande du Notre père que nous récitons par cœur,

celle qui nous laisse lourds de tous nos pardons impossibles : «Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés…».

Ce petit mot, traduit par «comme» prête à confusion : car on pourrait croire que Dieu ne nous pardonne qu’à la mesure des pardons que nous sommes capables de donner…

Or très heureusement, le pardon, celui qui nous vient de Dieu ne dépend pas de la manière dont nous arrivons à pardonner, ou pas.

L’Evangile nous l’affirme: le pardon de Dieu n’est pas à la mesure de celui des hommes. Il n’a pas de mesure. Il est gratuit.

Sans conditions.

Englués que nous sommes dans nos logiques humaines, nous avons du mal à l’accepter, et pourtant, les derniers mots de Jésus sur la Croix ne sont pas «Père, pardonne-leur, à condition qu’ils se repentent», mais simplement «Père, pardonne-leur».

Et ce n’est pas seulement cette parole, mais tout l’enseignement de Jésus le Christ sur le pardon qui nous le répète : le pardon est sans conditions.

Celui qu’Il est venu nous apporter en tous cas.

C’est le nôtre qui est conditionné.

Conditionné à la gravité de l’affront, à la profondeur de la blessure, à l’accumulation des souffrances subies,

Conditionné à la contrition de l’autre, l’aveu de sa faute, le désir qu’il ou qu’elle a d’être pardonné(e)…

Voilà une phrase que j’entends souvent: «Non, je ne peux pas lui pardonner parce qu’il ou elle ne m’a pas demandé pardon»….

Or, si vous y regardez de plus près, vous constaterez qu’il est tout aussi difficile, ou presque, de pardonner à quelqu’un qui vous en a pourtant fait la demande….

Car si la faculté de pardonner est dans la nature de l’homme et de la femme, elle se perd sans doute très jeune. Il n’y a que les petits enfants pour pardonner à leurs parents gratuitement les offenses qui leurs sont faites, qu’elles soient volontaires ou involontaires.

Puissions-nous toujours garder un cœur d’enfant….

Mais nos cœurs vieillissent, bien qu’ils ne soient pas faits pour ça.

Et au plus les blessures d’amour grandissent, au plus elles sont graves, au plus le pardon devient difficile. Jusqu’à devenir la chose la plus difficile qui soit.

C’est pour cela que le pardon se retrouve au cœur de la prière que nous a donnée Jésus.

Parce que c’est difficile, mais aussi parce que c’est vital. Aussi vital que la nourriture

Vous voyez, le Notre Père, tel qu’il nous a été donné, dans ses deux versions, tant celle de Luc que celle de Matthieu,

– d’une part ne comporte que deux demandes de don, celui du pain et celui du pardon,

– et de l’autre met en lien étroit le pardon de Dieu et celui des hommes et des femmes que nous sommes.

Deux demandes de don seulement: le pain et le pardon. C’est en quelque sorte nous dire que le pardon est tout aussi important à l’homme que sa nourriture matérielle et spirituelle.

Car tout ce qui pèse sur la vie humaine l’empêche de trouver son chemin.

Comme le pain est source de vie (le pain du boulanger de vie matérielle et le pain de la Parole de l’Evangile source de vie spirituelle), le pardon est source de vie nouvelle, il est même condition de vie nouvelle: il apaise et libère, il ouvre à nouveau tous les possibles.

Dissipons tout de suite les malentendus possibles: le pardon d’un homme ou d’une femme, ce n’est ni l’oubli, ni même nécessairement la réconciliation entre deux personnes, c’est d’abord une libération intérieure: c’est soi-même, son propre cœur qu’il s’agit d’abord de libérer de la haine. Parce que la

haine agit comme un poison. Le pardon, c’est à la fois l’apaisement, la liberté, la guérison, et l’ouverture aux autres et au monde qui devient de nouveau possible.

Quant au lien étroit entre le pardon le Dieu et celui qui nous est possible, à nous, de donner, il est tout entier dans cette phrase «Décharge-nous de nos fautes, et nous aussi en effet, nous déchargeons chacun de ce qu’il nous doit...» ou de ce que nous pensons qu’il nous doit.

«Pardonne-nous nos offenses», la source de tous nos pardons impossibles est là. Dans le pardon qui nous vient de Dieu.

c’est en effet de se savoir pardonnés, et aimés tels que nous sommes qui peut nous permettre à notre tour de pardonner, un jour, peut-être.

C’est la grâce qui nous est faite qui est à la source de tous nos «pardons».

Et cette grâce a pour nous chrétiens, un chemin privilégié, celui de la prière, celui du Notre père : «demandez et il vous sera donné, frappez et l’on vous ouvrira», avec insistance, sans gêne, comme cet homme qui vient frapper au beau milieu de la nuit chez son ami endormi» dont Jésus nous donne l’exemple.

Sans gêne, parce que c’est tels que nous sommes que nous sommes aimés de Dieu, pas tels que nous voudrions être.

Et avec insistance, parce que c’est libres que Dieu nous a voulu, c’est libres qu’Il nous espère. La liberté voyez-vous est la condition de l’amour.

Mais s’il est une chose que Dieu ne peut pas faire à notre place, c’est nous libérer de nous-même !

Dieu ne peut pas décharger celui ou celle qui nous a fait du tort à notre place, il ne peut pas nous forcer à pardonner.

Ni à l’autre, ni à nous-mêmes.

Oui, le pardon relève à la fois de l’humain et du divin.

Car lorsqu’il n’est plus à notre mesure, lorsque la souffrance est trop grande est que le pardon est devenu impossible, seule la force de l’Esprit, peut nous venir en aide. mais c’est bien nous, qui devons prendre l’initiative du pardon, et le processus du pardon ne peut pas commencer tant que le désir de nous venger est en nous, tant que nous continuons à nous épuiser dans la situation de victime.

Le ressentiment empêche toute cicatrisation:

La blessure qui reste vive concentre toute notre énergie sur le passé, étouffe le présent et bouche notre avenir.

Le lien entre le pardon de Dieu et celui dont nous sommes capables est effectivement profond, car l’être humain ne peut pardonner l’impardonnable que par la grâce.

Jésus, en nous enseignant comment prier, nous invite à mettre encore et encore au cœur de la prière tous nos pardons impossibles…

Une prière, insistante, répétée, obstinée…Surtout quand nous sommes dans la nuit.

Comme le dit si bien le Qohélet: «il est un moment pour tout et un temps pour chaque chose sous le ciel».

Il faut parfois bien du temps pour pouvoir passer à autre chose…

Et si tout, tout ce qui nous noue et nous ferme l’avenir pouvait se dénouer au plus intime de l’être par la prière répétée, insistante, obstinée?….

Au fond, c’est ce que dit là Jésus:

chaque fois que nous prions le Notre père, en Lui disant «pardonne-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés»,

– nous nous retrouvons premièrement invités à ne jamais réduire quelqu’un à ses fautes,

– et deuxièmement invités à accepter que ce soit Dieu lui-même qui œuvre en nous, qui travaille en nous par son Esprit d’une manière qui certes nous échappe, mais profonde.

Michel Hubaut, un prêtre franciscain, prédicateur et voyageur infatigable a écrit le plus beau livre qu’il m’ait été donné de lire sur la pardon. Il a été le témoin de la puissance de la prière sur les pardons impossibles, et notamment au Liban peu après la guerre. Voici ce qu’il dit du pardon:

«Quel saut incroyable! Passer de notre logique humaine à celle de Dieu, à la logique de l’amour incarné, celui du Christ qui, un jour, sur une croix, est mort en criant : « Pardonne-leur !».

Ceux qui pardonnent sont les guérisseurs de l’humanité.

Plutôt que de ressasser l’offense ou le dommage, plutôt que de rêver de revanche ou de vengeance, ils arrêtent le mal à eux-mêmes… Pardonner, c’est l’acte le plus puissant qu’il soit donné aux hommes d’accomplir.

L’événement qui aurait pu faire grandir la brutalité dans le monde sert à la croissance de l’amour. Les êtres blessés qui pardonnent transforment leur propre blessure. Ils guérissent là où ils sont la plaie qui défigure le visage de l’humanité depuis ses origines : la violence.

L’homme et la femme qui pardonnent ressemblent à Jésus. L’homme et la femme qui pardonnent rendent Dieu présent.»

Que le Seigneur nous fasse à tous la grâce d’être de ceux-là.

Amen